Le Cinquantenaire la Dépêche page 1

Il y a cinquante ans, adieu l'Algérie...

Photo SIPAIl y a 50 ans, à partir du 19 mars 1962, c'est le grand exil des Pieds-Noirs et les mêmes photos poignantes de ces hommes, femmes et enfants qui doivent tout quitter. A l'arrière du bateau, un dernier regard sur «leur» Algérie (photo ci-dessus).


PUBLIÉ LE 04/03/2012 07:11 | RECUEILLI PAR JEAN-PIERRE BÉDÉÏ *HISTORIEN, SPÉCIALISTE DE LA GUERRE D'ALGÉRIE BENJAMIN STORA

Il y a cinquante ans, adieu l'Algérie...

 



Il y a mille Algérie. La première qui vient au cœur, c'est celle du soleil et de la Méditerranée. Si l'Histoire ne s'était mêlée de son destin, cette Algérie en carte postale pourrait illuminer de bonheur toutes celles et tous ceux qui vivent ou qui ont vécu là-bas - « les soirs sur la mer étaient sans mesure », nous en disait Albert Camus… Il y a ce pays aux villes éclaboussantes, le désordre chaleureux d'Alger, les odeurs qui montent du port et l'incomparable blancheur qui bouleverse le voyageur pour peu qu'il vienne de la mer. Mais aussi l'Algérie des roses de Blida, des musiques d'Oran, des gorges et des surplombs vertigineux de Kabylie. L'Algérie des clémentines juteuses et des bougainvilliers, l'Algérie « andalouse », celle aussi des sables infinis. Odeurs, saveurs, souvenirs…

 

Il y a l'Algérie d'aujourd'hui, jeune, riche, fière, méfiante, parfois même susceptible, qui regorge d'espérances et de jeunesse, mais paraît encore chercher son épanouissement. C'est l'Algérie en devenir - un demi-siècle d'indépendance -

 

à laquelle nous lie toujours, bon gré mal gré, une part d'histoire si longtemps partagée, et les douleurs qui l'ont accompagnée.

 

Car il est aussi des cartes postales plus anciennes, des photographies froissées de nostalgie, elles sont vieilles d'une cinquantaine d'années et même bien davantage - toute une période sépia où l'oubli le dispute à la mémoire.

 

L'Algérie d'avant-hier se perd, pour nous Français, dans les livres du XIXe siècle. C'est l'histoire d'une conquête coloniale longue et violente, entamée en 1830, puis l'installation de la République française sur ces rives Sud de la Méditerranée,

 

les nouveaux arrivants - français, espagnols, italiens - qui plantent leurs bagages sur une terre bénie, découvrent les contours d'une nouvelle vie, assoient leur descendance. À partir de là - 1870 -, on apprend à l'école cette évidence qui allait autoriser tant de malentendus : l'Algérie, c'est la France pour des générations d'Européens, nés là-bas, nourris à cette terre, et grandis aux côtés des populations musulmanes - selon les cas, avec une réelle bienveillance ou un mépris suicidaire.

 

On sait ce qu'il advint à partir du 1er novembre 1954. Ce jour-là, l'autobus poussif traverse les Aurès. A un barrage sauvage, une poignée de nationalistes algériens en font sortir Hadj Sadok, un caïd qu'ils accusent de « collaboration avec le colonialisme français » et le fusillent sur le champ. Descendu de l'autobus, un jeune instituteur français, pétri d'idéalisme, Guy Monnerot, 23 ans, est abattu à son tour dans l'affolement général. C'est le début de l'insurrection.

 

À partir de cette Toussaint rouge, beaucoup durent choisir leur camp, la plupart furent jetés, souvent malgré eux, dans une tourmente dont ils ne sont pas sortis. La guerre d'Algérie aura écrit des pages d'une grande cruauté - une litanie que chaque camp rappelle comme pour mieux authentifier ses malheurs. Car l'émotion s'est mêlée à la vérité historique, si bien qu'il reste toujours à rédiger une Histoire impossible - cinquante ans, presqu'une vie d'adulte, c'est encore trop court pour apaiser les passions, sinon les haines, et dire (objectivement ?) ce que furent ces années. La guerre de la mémoire n'a jamais cessé.  (Jean-Claude Souléry)


Articles la Dépêche sur le cinquantenaire

Derrière la guerre, une double déchirure", par Benjamin Stora


"Derrière la guerre, une double déchirure", par Benjamin Stora


Dans votre dernier livre (1) vous expliquez que la guerre d'Algérie n'a pas commencé en 1954 mais en 1830 quand les Français ont débarqué dans ce pays

 

Les origines immédiates de cette guerre proviennent de l'insurrection d'un groupe qui prend pour nom Front de Libération Nationale (FLN) en novembre 1954. L'étape précédente, le massacre de Sétif en mai 1945, a radicalisé une grande partie de la jeunesse algérienne musulmane. Mais sur la longue durée, on peut s'interroger sur l'installation d'un système de la colonisation en Algérie qui a commencé en 1830 par une longue conquête, s'est poursuivie avec la mise en place de l'Algérie française de 1870 à 1914, puis avec une vie politique marquée par la naissance du nationalisme algérien dans les années 1930. Il faut donc prendre en compte cette profondeur historique si on veut comprendre la longueur et la brutalité de cette guerre. En fait, la spécificité de l'Algérie dans l'empire colonial français, c'est qu'elle a été intégrée à la France au XIXe siècle en devenant trois départements français, ce qui était sans précédent.

 

Quelle est la situation de l'Algérie en 1954 ?

 

La situation est calme apparemment. Mais c'est un calme trompeur, masqué par les divisions du mouvement indépendantiste algérien. Il faut attendre la fin de l'année 1954 pour voir émerger une fraction qui décide le déclenchement de la lutte armée. Sur le plan économique et social, des efforts ont été menés pour améliorer le sort des populations, mais ils n'ont pas porté leurs fruits, notamment dans les campagnes où vivent 80 % des Algériens. Dans ces régions pauvres, analphabétisées, sous-développées, il y a très peu d'intégration. Cette situation va être exploitée par les nationalistes algériens qui se placent dans une logique de décolonisation.

 

Quelles sont les grandes phases de cette guerre d'Algérie ?

 

D'abord novembre 1954 avec le déclenchement des hostilités par une avant-garde des nationalistes. Mais la guerre commence vraiment le 20 août 1955 dans le Constantinois avec l'entrée en scène de masses paysannes qui se lancent à l'assaut de villes. C'est un premier tournant. Le gouverneur général de l'Algérie, Jacques Soustelle, qui était un partisan de l'intégration et des réformes, devient un partisan de la politique répressive à ce moment-là. La France décide d'entrer en guerre et les Français découvrent ce qu'est la guerre d'Algérie. En 1956, le vote des pouvoirs spéciaux est aussi une date très importante car il envoie le contingent en Algérie. Les jeunes Français partent pour 18, 20 ou 30 mois. Toutes les familles françaises se trouvent donc concernées. En 1957, intervient la bataille d'Alger, terrible, violente avec le terrorisme urbain et avec une répression totale, la pratique de la torture. En 1958, on peut dire que c'est la guerre d'Algérie qui fait tomber la IVe République et ramène le général de Gaulle au pouvoir. Cette guerre autorise la mise en place des institutions sous lesquelles nous vivons toujours aujourd'hui. L'année 1959 est celle du plan Challe, véritable rouleau compresseur qui vise à éradiquer les maquis algériens qui résistent. À partir de 1960, de Gaulle en tire la conclusion qu'il faut ouvrir des négociations directes avec le FLN, ce qui provoque la réaction hostile des Européens d'Algérie et d'une fraction de l'armée. Cela conduit en 1961 au putsch des généraux qui tentent de s'emparer de l'appareil d'Etat et de destituer de Gaulle. L'année 1961 est celle d'une guerre civile franco-française avec la création de l'OAS. Enfin, la guerre se termine par des atrocités en 1962 après la signature des accords d'Evian.

 

N'y a-t-il pas eu des négociations dès 1956 ?

 

Il y a eu des rencontres secrètes en Italie en 1956 qui n'ont pas abouti car le chef du gouvernement français Guy Mollet voulait que les Algériens proclament d'abord le cessez-le-feu, et négocient ensuite. Or les Algériens voulaient inverser la proposition, à savoir négocier d'abord pour obtenir une reconnaissance et ensuite déposer les armes. C'est ce qui s'est passé quatre ans plus tard avec de Gaulle. Mollet voulait négocier, mais en même temps, il intensifiait la guerre à travers l'envoi du contingent.

 

Quand de Gaulle lance sa formule ambiguë à Alger « je vous ai compris », que veut-il dire ?

 

Même avec le recul du temps, je crois qu'on ne pourra jamais trancher pour savoir ce que de Gaulle voulait faire de l'Algérie en 1958. C'était un homme pragmatique, et il avait une seule idée en tête : sortir du statu quo. Je ne crois pas qu'il était pour l'indépendance en 1958, ni pour l'intégration complète de l'Algérie à la France. Je pense qu'il était sur une position intermédiaire, en faveur d'un statut fédéral avec un Parlement algérien disposant de larges pouvoirs mais rattaché à la France. Il voulait surtout sauver le Sahara où se déroulaient des expériences nucléaires, et où il y avait du pétrole et du gaz. Ce n'est qu'en 1961 que de Gaulle penche pour l'indépendance devant la difficulté des négociations, la résistance des Algériens, l'isolement politique de la France à l'ONU. Mais en 1958, je crois qu'il espère encore une fraternisation de toutes les communautés pour parvenir à une autonomie, à un statut fédéral de l'Algérie.

 

On connaît les figures du nationalisme algérien comme Ben Bella, Ferhat Abbas, Messali Hadj. Pourquoi étaient-ils aussi divisés ?

 

À cette époque, en France on connaissait très mal le monde des nationalistes algériens. Ainsi lorsque l'insurrection démarre en 1954, la réaction de la classe politique française est de dire qu'elle n'a pas d'interlocuteurs alors que les nationalistes algériens avaient remporté les élections municipales du deuxième collège en 1947. Au sein de la galaxie nationaliste, il y avait beaucoup de différences. C'était un monde politique hétérogène avec des élites citadines et un nombre considérable de militants, près de 20 000. Un monde très politisé avec les partisans de Ferhat Abbas, ceux de Messali Hadj, de la lutte armée… ou bien de la France.

 

N'aurait-on pas pu arrêter cette guerre plus tôt ?

 

C'était compliqué d'arrêter plus tôt parce que l'Algérie c'était la France, trois départements français - Alger, Oran et Constantine. D'où la réaction de l'armée qui ne voulait pas quitter l'Algérie et l'attachement d'une fraction importante de la population française à l'Algérie. Le risque était de provoquer une guerre civile franco-française. Il n'était pas possible de faire comme au Maroc et en Tunisie qui étaient des protectorats classiques. Il fallait avoir le courage de poser la question de l'arrêt de la guerre.

 

Et le premier qui la pose, c'est de Gaulle.

 

Oui, la gauche a tergiversé et s'est divisée. A partir de son discours du 16 septembre 1959, de Gaulle reconnaît l'existence d'une Algérie qui n'est pas forcément liée à l'histoire de la France. Il propose l'autodétermination et pose le problème contre son propre camp qui l'avait porté au pouvoir, c'est-à-dire les partisans de l'Algérie française. C'était d'ailleurs très risqué comme l'ont montré les attentats auxquels il a échappé de justesse.

 

Comment s'explique la cruauté de cette guerre dans les deux camps ?

 

Cette guerre ne mettait pas en jeu simplement la séparation de la métropole d'une possession coloniale, mais elle posait aussi la question de la définition de l'identité nationale algérienne. Ceux qui ne veulent pas abandonner un territoire qu'ils considèrent comme français vont se lancer dans une guerre totale ; et les Algériens qui veulent la séparation avec la France et l'indépendance s'interrogent sur la définition de leur identité qui passe par la question du parti politique : faut-il un parti unique ? Quel type d'Etat construire ? Cela provoquera des affrontements très violents au sein du camp algérien. Cette guerre d'Algérie qui vise à se débarrasser de la question coloniale sera aussi une « guerre des frères ». Derrière l'axe principal de la guerre d'indépendance, il y a une double déchirure : une guerre civile franco-française et algéro-algérienne.

 

Lorsque la guerre arrive sur le sol français, c'est l'étape décisive ?

 

L'envoi du contingent français installe l'angoisse en métropole. Les premiers attentats arrivent à Marseille contre les installations de pétrole en 1958, et aussi avec la lutte que se livrent les deux mouvements algériens le MNA et le FLN. Enfin la guerre contre des policiers français fait monter la tension. De sorte que, quand les accords d'Evian sont signés en 1962, c'est un immense soulagement car on échappe en France à la possibilité d'une guerre civile intérieure.

 

Cinquante ans plus tard, que reste-t-il de la guerre d'Algérie dans la mentalité des peuples français et algérien ?

 

Il y a un durcissement. En 2012, la réconciliation mémorielle semble difficile. En France, il n'existe pas vraiment de consensus autour de la mémoire de la guerre d'Algérie. Il y a toujours des oppositions et des cloisonnements entre le monde des Pieds-Noirs, celui des anciens appelés, celui des porteurs de valise ou des gens de gauche. La guerre des mémoires s'est aggravée, comme le contentieux entre la France et l'Algérie. Les Algériens demandent des excuses, les Français refusent. Cinquante ans après, la guerre ne passe pas, la mémoire n'est pas à l'apaisement. Il vaut mieux le reconnaître que d'enjoliver la réalité. Tout le monde croit avoir eu raison dans cette guerre, comme si personne n'était coupable. On constate un enfermement dans chacune des mémoires, et le renforcement des préjugés, des fantasmes, des stéréotypes que chacun porte sur les autres. Or, tous les protagonistes de ce conflit doivent faire une part de critique d'eux-mêmes. Sinon, il sera difficile d'avancer sur la voie de la nécessaire réconciliation.(jean-Pierre Bédéï)

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19 mars 1962-19 mars 2012


 
La bataille de la Mémoire

A Évian, au terme de négociations entre la France et le Front de libération national (FLN) algérien, des accords de cessez-le-feu sont signés le 18 mars 1962. L'arrêt des hostilités est applicable dès le lendemain, 19 mars. Ces accords mettent fin à huit années de guerre particulièrement cruelles. Ils sont approuvés lors du référendum du 8 avril par 90 % de « oui » (seuls les Français de métropole participaient au vote). L'indépendance effective de l'Algérie aura lieu le 5 juillet.

 

Mais, derrière ces dates « officielles », une farouche bataille divise encore les mémoires. D'une part, si la guerre est finie le 19 mars, les exactions se poursuivent : après le cessez-le-feu, il y aura cinq fois plus de morts que durant tout le conflit. C'est pourquoi, beaucoup, notamment parmi les rapatriés d'Algérie, considèrent que le 19 mars ne peut pas se commémorer, encore moins se fêter puisqu'il s'agit d'une « date maudite ». Beaucoup de civils qui ont vécu cette période en gardent un souvenir passionnel, alors même que pour les appelés du contingent elle signifiait d'abord la fin des hostilités et le retour à la maison.

 

Les crimes innombrables qui se sont succédé à partir du 19 mars, témoignent d'une stratégie de la terreur employée aussi bien par le FLN pour chasser les Européens que par l'Organisation de l'armée secrète (OAS) dans une lutte désespérée et sauvage au nom de l'Algérie française.

 

Il faut dire que les accords d'Évian avaient oublié l'essentiel : garantir la sécurité des populations civiles.

 

Dès lors, les bombes de l'OAS déchiquettent hommes, femmes, enfants musulmans. Le 26 mars, rue d'Isly à Alger, soldats et gendarmes mobiles français tirent sur d'autres Français : plus de 60 morts. Le 5 juillet, alors que les Algériens fêtent leur indépendance, les Européens d'Oran sont victimes de chasse à l'homme. 2 000 civils abattus jusque dans leurs appartements. Les 18 000 soldats français d'Oran sont en alerte. De Gaulle leur donne l'ordre : « Ne bougez pas ». Que dire enfin du massacre des harkis, désarmés, abandonnés, livrés à leurs « frères ennemis ». Près de 150 000 victimes. En mettant fin à la guerre, le 19 mars 1962 allait ouvrir la porte à la terreur.

Repères

1830. 14 juin, les troupes françaises débarquent à Siddi-Ferruch.

 

5 juillet, prise d'Alger.

 

1843. Mai : prise de la smalah d'Abd El-Kader, massacre des populations arabes.

 

1881. Loi de l'indigénat (régime spécial pour les musulmans).

 

1944. De Gaulle supprime le code de l'indigénat.

 

1945. Répression d'émeutes dans la région de Sétif (mort de 100 Européens, de 15 à 45 000 Algériens).

 

1954. Création du Front de libération nationale (FLN). 1er novembre : début de l'insurrection.

 

1955. Le Parlement français décrète l'état d'urgence.

 

1957. Janvier-octobre : bataille d'Alger remportée par le colonel Bigeard. L'armée accusée de pratiquer la torture.

 

1958. L'armée prend le pouvoir à alger. Création d'un Comité de Salut public dirigé par le général Massu. 4 juin : De Gaulle s'adresse à la foule d'Alger : « Je vous ai compris ». Il est élu président de la Ve République le 21 décembre.

 

1959. De Gaulle reconnaît le droit à l'autodétermination pour les Algériens.

 

1960. Janvier : la semaine des barricades, soulèvement des Européens au nom de l'Algérie française. 19 décembre : l'ONU reconnaît le droit à l'indépendance de l'Algérie.

 

1961. 8 janvier : le « oui » l'emporte au référendum sur l'autodétermination. Février : création de l'Organisation de l'armée secrète (OAS), groupe terroriste pour l'Algérie française. Le putsch des généraux à Alger dirigé contre De Gaulle est un échec. 17 octobre : répression d'une manifestation d'Algériens à Paris (100 morts).

 

1962. 18 mars : signature des accords d'Evian. Cessez-le-feu. Bilan de la guerre : entre 300 et 600 000 morts. Début de l'exode des Européens. 5 juillet : indépendance de l'Algérie.

 

1964 . Les troupes françaises se retirent d'Algérie
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Journal du Dimanche 04 mars 2012

Série : Que reste-il de l'esprist Pieds Noirs
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