Le cinquantenaire page 7

Journal du samedi 10 mars 2012

Souvenirs de potaches pour se tenir chaud

PUBLIÉ LE 10/03/2012 08:27 |  PIERRE CHALLIER

Jacqueline et Jean-Paul Victory, issus du creuset des lycées d'Oran./Photo DDM P.C.



Souvenirs de potaches pour se tenir chaud


 Avec l'exil, le besoin de se retrouver a engendré de nombreuses associations. Témoins, entre autres, les anciens potaches du lycée Lamoricière, d'Oran.

 

l'essentiel

 

Il faut imaginer un soir d'été. La promenade en quête de fraîcheur, le trottoir des garçons observant à la dérobée la terre promise : le trottoir des filles… « En Algérie, en dehors du sport, il y avait peu de vie associative car on vivait dehors, on fréquentait ses voisins, ses amis, le café du quartier. Puis il y a eu l'exode. Et ce déracinement a créé chez nous le besoin de nous retrouver, de retrouver entre nous la sympathie, l'empathie dont nous avions été privés en arrivant en métropole, mais aussi de retrouver des membres de la famille qu'on avait perdus dans la débâcle, certains étant toujours à la recherche d'un frère, d'une sœur, 50 ans après », raconte Jean-Paul Victory, 72 ans. Qui explique ainsi les centaines d'associations qu'ont créées les Pieds-Noirs.

 

Mais… « Les générations disparaissant, notre association en regroupe désormais deux, celle des anciens des lycées Lamoricière et Stéphane Gsell qui représentèrent le creuset identitaire de plusieurs générations d'élèves en Oranie, comme on y venait interne de la 6e à la terminale », précise aussi Jean-Paul Victory. Avec un « y », puisque ses racines espagnoles furent greffées d'un rameau britannique, via Gibraltar, du temps où Sa Gracieuse Majesté achetait son fourrage en Algérie…

 

Professeur retraité du collège Bellevue à Toulouse, avec son épouse, Jacqueline, institutrice, ils sont évidemment abonnés à « l'Écho d'Oranie » et à « l'Algérianiste ». Et sont restés fiers des célébrités de leurs lycées d'Oran, « Gaston Julia, président de l'Académie des Sciences, Jean-Pierre Elkabbach, Yves Saint-Laurent ou Nicole Garcia », énumèrent-ils.

 

Mais comme beaucoup d'autres, s'ils se retrouvent encore 300 ou 400 anciens élèves, c'est surtout parce que demeure ce « besoin d'être compris » que seuls leurs compatriotes nés en Algérie peuvent leur apporter.

 

« Évidemment qu'on a fait des erreurs, mais comment admettre qu'on nous rende seuls responsables de ce qui nous est arrivé et que la France s'exonère de toute responsabilité ? Sous la IIIe et la IVe République, toute la société française avait été éduquée avec des préjugés racistes et De Gaulle le premier, avec sa culture maurrassienne. Vu la démographie, il ne voulait pas qu'on « algérianise » la France au motif de « franciser » l'Algérie en donnant la nationalité française à tout le monde », retient Jean-Paul.

 

Qui ne s'est jamais considéré « rapatrié » : « Ce mot qui n'a pas de sens : la majorité d'entre nous n'avait jamais vu la France en 1962 », précise-t-il, se définissant comme « replié ».

 

« On nous avait tellement répété qu'on était chez nous qu'on avait fini par le croire », poursuit-il, Jacqueline se souvenant être allé « acclamer De Gaulle à Mostaganem ». Mais de cela ne demeure qu'« un immense sentiment de gâchis ».

 

Une France idéalisée

Des parents petits agriculteurs, qui « vivotaient d'une année sur l'autre », huit enfants dans la famille, cinq morts de maladie, « notamment de la diphtérie » : pour Jean-Paul Victory comme pour une majorité de Pieds-Noirs, vue d'Algérie, « la France, c'était le paradis, il y avait de l'eau, tout y était propre et vert, et quand on chantait la Marseillaise on avait la chair de poule. Mais en y arrivant, on y a découvert des gens qui refusaient de louer aux Pieds-Noirs ou qui leur vendaient à des prix prohibitifs des fermes sans eau », rappelle-t-il, à jamais blessé par l'accueil reçu. « Certes, aujourd'hui 80 à 90 % d'entre nous reconnaîtront qu'on vit mieux ici qu'on ne vivait là-bas, côté confort matériel, mais le mode de vie et le soleil, les valeurs familiales qui faisaient de nous un peuple heureux nous manqueront à jamais. »

« La violence des odeurs… »

PUBLIÉ LE 10/03/2012 16:56 |  PAR PAUL QUILÈS, MAIRE DE CORDES-SUR-CIEL (TARN), ANCIEN MINISTRE.

« La violence des odeurs… »

 

Je suis né à Saint-Denis-du-Sig, dans le sud d'Oran. J'y suis resté jusqu'à l'âge de quatre ans. Mes grands-parents paternels étaient arrivés d'Espagne à la fin du XIXe siècle. C'était les « boat people de l'époque ». Il y avait une colonie d'Espagnols à Oran où ils s'étaient installés et où mon grand-père avait créé un atelier de menuiserie. Mon grand-père paternel lui, venait de Savoie. Après leur mariage à Oran, mes parents, qui étaient instituteurs, s'étaient installés à St-Denis-du-Sig où je suis né en 1942. J'y suis resté quatre ans avant de partir au Maroc. Mes premiers souvenirs d'enfant, c'est là. Je me rappelle quand les Américains sont arrivés en Algérie. Je devais avoir 3 ans. Ils donnaient des bonbons aux enfants. Un jour, j'ai avalé un chewing-gum. On ne savait pas ce que c'était. Ma grand-mère était affolée. Elle avait peur que ça colle les intestins. On m'a attrapé par les pieds pour me le faire recracher.

 

Ma première maison… Quand je partais en vacances à Oran chez mes grands parents, on allait à la piscine, au cinéma, manger un méchoui. C'était dans les années soixante, la situation devenait difficile. Vers 15 ou 16 ans, j'ai eu envie de revoir Saint-Denis-du-Sig et ma maison natale. En y retournant avec mon père, je me souvenais de tout, de l'escalier, de ma chambre. Dans un livre, « Le pays d'où je viens », écrit par Élisabeth Fechner, je raconte que les souvenirs d'enfance sont indélébiles, comme les odeurs qui envahissent l'affect, la densité de l'air, l'humidité ambiante, la crotte et les broussailles, le parfum des figuiers, celui d'une petite plage familière dont je me rappelle bien le nom, le « port aux Poules ».

 

Je me souviens aussi la suavité de la Mouna de Pâques que faisait cuire ma grand-mère, l'arôme des épices quand on servait le riz à l'espagnole et celui des poivrons grillés. Les odeurs sont pour moi la chose la plus violente. Je n'ai pas retrouvé cela dans le sud ouest, un peu dans le Var et en Corse. C'est inscrit au plus profond de moi.

 

« Un enfant de chez nous devient ministre… » Je suis retourné en Algérie comme ministre du logement en 1984. Je n'y étais pas allé depuis 22 ans. J'ai demandé un service aux autorités algériennes : aller à Saint-Denis-du-Sid, le lieu de ma naissance, mais je voulais que cette visite se fasse discrètement. Pas de problème me dit-on. Le lendemain, je vois arriver deux motards, une voiture avec des drapeaux. Bonjour la discrétion ! On arrive dans le village et qu'est ce que je vois sur la place de la mairie : une foule de centaines de personnes. « Ils vous attendent », m'explique-t-on. Le maire était là avec son conseil, les applaudissements ont fusé à la mode algérienne. Le maire a fait un discours. Les larmes aux yeux, il m'a dit : Cher ami, c'est la première fois qu'un enfant de chez nous devient ministre. Quel honneur pour nous ». J'étais pris entre le fou rire et les larmes. Ils m'ont offert des olives, ainsi qu'une copie de mon acte de naissance. Et puis un vieil homme en djellaba s'est accroché à moi et m'a dit : « Je te connais, tu étais tout petit, je t'ai pris dans mes bras ». Là, franchement, j'ai dû pleurer un peu.

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Série : Que reste-il de l'esprist Pieds Noirs
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