Le cinquentenaire page3

Voyage là-bas avec mon père

PUBLIÉ LE 06/03/2012 08:34 |  PAR SÉBASTIEN AMBIT, PROFESSEUR D'HISTOIRE, LYCÉE DE PINS-JUSTARET (HTE-GARONNE),FILS DE PIED-NOIR.Né en FRANCE, SEBASTIEN a accompagne son pere à ain el turk pres d'oran .un voyage pour la mémoire
Je suis allé là- bas pour connaître ces endroits, j'y ai croisé ce que j'étais venu chercher, des images pour mes lieux de mémoire impossibles. J'y ai vu vos rues, votre église et vos plages. J' ai été enchanté par les paysages de terre rouge et d'horizons bleus. La route qui longe la mer et qui, tout au bout, s'enroule autour d'un escargot est celle que l'on m'avait racontée.

 

Les rues d'Oran ressemblent à celles de ces grandes métropoles de l'ouest méditerranéen: de larges avenues bordées de bâtiments construits avec goût et argent … Dans les stades on y sent la ferveur des grands matchs. Et puis il y a les arènes. Maison n'y a pas tué un taureau depuis 50 ans et les tribunes partent à l'abandon. Il n'y a plus d'Espagnols pour venir demander les oreilles.

 

Aïn el Turk. Le village de mon père… Les regards cherchent dans cette jungle de maisonnettes. On devine ce qu'ils cherchent et aussi ce qu'ils ne trouvent pas… L'église, la place centrale, la baie, les caps qui enserrent la ville dans son arabesque. Les souvenirs sont noyés par l'urbanisme galopant. Les noms me sont familiers : le cap Falcon, le phare, le rocher de la Vieille, Canastel… La plage, les rochers, le sable… La place de la mairie, là où se tenaient le boucher, le boulanger, le coiffeur…

 

Un détour par l'école primaire. La cour n'a pas bronché en 50 ans. Toujours les mêmes murs et les mêmes portes. Une porte s'ouvre, une maîtresse nous invite à entrer… Plus de 30 élèves rangés au cordeau, des cahiers impeccables, des réussites indéniables, une joie de vivre dans chaque regard. Et toujours ces murs vieux comme les souvenirs et ce manque cruel de moyens de base.

 

Plus loin le cimetière, vidé de ses vivants. Les tombes y sont propres, le temps n'y a pas encore commis ses outrages irréversibles. Les vandales non plus. On y lit quelques noms, quelques dates. Le temps y est resté suspendu, sanctuarisé à l'extrême. Ici mes arrières-grands-parents, là ma grand-tante. Nous portons le même nom, je suis devant ma longue coulée des siècles à moi… Images surréalistes que ce cimetière avec ses croix qui ne tiennent plus que par le hasard, avec ses pieds de tomates coincés entre les tombes et le mur d'enceinte, et enfin notre sac de terre que l'on prévoit de ramener à ceux qui n'ont pas fait le voyage…

 

Enfin, les maisons de ma mémoire. Nous y sommes accueillis avec chaleur. Comme il est bon d'entendre ces voix que l'on a imaginé differemment. Ces voix justement. Celles de ceux qui sont restés là bas pour vivre l'Indépendance tant désirée. Les souvenirs sont plus forts que les jours noirs de la guerre. Les mots racontent leurs histoires mais aussi se désespèrent de l'état du pays.

 

Les plages, les rochers, le sable, tout est là, c'est vrai. Il y a même à «La Mer et les Pins» tous les équipements de sport possibles et qui feraient pâlir d'envie beaucoup de villes françaises. Mais les infrastructures n'ont pas suivi l'explosion démographique. Les manquements sont nombreux et de ce fait l'entretien minimum pas toujours heureux. Si rien n'est fait, les sacs poubelles pourraient un jour recouvrir totalement les rochers des plages et ce bleu-là n'aurait alors plus rien de poétique…

Lorsque la famille de Béni-Saf se réunit

 

Marie-Thérèse et Guy Ranéa, pour sortir des clichés sur les pieds noirs/Photo DDM P.C.


PUBLIÉ LE 06/03/2012 08:35 |  PIERRE CHALLIER



Il y a 50 ans, le 19 mars 1962, c'était la fin de la guerre d'Algérie. Nous publions cette semaine une série: «Que reste-t-il de l'esprit pied-noir?». L'Algérie est synonyme de famille pour nombre de rapatriés qui continuent souvent à se réunir.

 

Eh non... Pas de couscous ce midi. Mais une macaronade. «Typique aussi, joue de bœuf, tomates et macaronis, un plat de travailleur qui tient au corps», précise Guy Ranéa, posant le fait-tout sur la table. «Parce que, 50 ans après, ce serait bien qu'on sorte enfin des clichés sur les pieds-noirs», ajoute son épouse Marie-Thérèse, institutrice à la retraite. Laquelle a donc choisi de jouer la carte du menu «décalé». Façon de river d'emblée son clou au «c'est bon comme là-bas, dis!»

 

Tous les deux ? Ils sont de Béni Saf. «Comme Bernard Henri-Lévy», ironise Guy, avec son «accent ch'ti», car «je suis du Nord, du nord de l'Algérie». Mais l'important est évidemment ailleurs à l'occasion de ce déjeuner chez eux, à Albi, avec leur cousine Paule Muñoz et Gabriel Sanchez, frère de Marie-Thérèse.

 

Car, chez eux, la cuisine ne résumera jamais la nostalgie du pays natal en une série de cartes postales anisées au Cristal, fleurant le méchoui arrosé de Mascara. Certes, les souvenirs de riz au poisson convoquent la plage de Béni Saf et Pâques, sabrioche sucrée, la mouna... Mais ce qui leur est resté de «l'esprit pied noir» dépasse de loin la cuisine lorsqu'ils se réunissent à table, pour partager ce qu'ils ont gardé «de plus précieux»: «le culte de la famille», résume Gabriel, dont les racines se sont écartelées d'une rive à l'autre de la Méditerranée.

 

Repas annuel de l'association des Béni-Safiens ou cousinade des Muñoz, en alternance avec le grand repas associant enfants et petits-enfants «pour transmettre»... Du côté de Marie-Thérèse, ils se retrouvent ainsi régulièrement, depuis 40 ans, «en refusant le ressassement», soulignent-ils. Mais sans oublier, non plus...

 

Sans oublier la tranquillité de Béni Saf, la communion de ses communautés autour de leur légendaire équipe de basket, championne d'Algérie.

 

«Mais elles ne se sont pas mélangées, c'est l'un des échecs en Algérie», reconnaît Marie-Thérèse, dont le père, socialiste, militait «en faveur d'une citoyenneté égale pour les Arabes et les Français». Oui, vie harmonieuse qu'ils retiennent de leur petit paradis qu'ils croyaient à l'abri de la tempête.

 

Jusqu'au jour où il y eut la bombe sur la promenade, l'ami du père, tué sous les yeux de Paule, la résignation au départ, l'odyssée du retour à bord du chalutier familial pour Guy et Gabriel que l'on crut perdu en mer, ballotés le long de la côte espagnole tandis que les filles rentraient en avion militaire avec des prisonniers de l'OAS, dans un chaos total, la France n'ayant rien prévu de l'exode.

 

«Pourquoi êtes-vous partis ?», leur ont demandé leurs amis d'enfance lorsqu'ils sont retournés voir Béni-Saf, en 1983. «Jusqu'au bout, on a eu l'espoir de rester...»

 

Ils sont rentrés avec leurs mots

à la fin des repas, succès assuré pour Guy, lorsqu'il s'attaque aux fables de La Fontaine en « sabir », mélange de français et d'arabe, à ne pas confondre avec le « pataouète », qui mélangeait le français, l'arabe, le castillan, le catalan et l'italien.

 

Au-delà de cette langue qui s'élaborait et dont l'aventure a été brutalement interrompue, l'Algérie a offert de nombreux mots au vocabulaire français qui s'est ainsi enrichi de… bakchich. Mais aussi de baraka, bézef, bled, caïd, chaouch, chiche, clebs, flouze, gourbi, guitoune, kif-kif, maboul, macache, oualou, scoumoune, smala, souk, tchatche ou toubib…

 

Arrivés dans les bagages des militaires et des Pieds-Noirs, ils ont été adoptés en métropole et sont passés dans la langue de tous les jours.    

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Journal du mardi 06 mars 2012

Série : Que reste-il de l'esprist Pieds Noirs
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